Le saccage des locaux de Radio d’Ici à St-Julien-Molin-Molette dimanche 10 mai par des néonazis vient compléter une longue série d’actes antisémites et racistes dans la Loire depuis plus d’un an.

Dimanche 10 mai en début de matinée, à Saint-Julien-Molin-Molette, village de la Loire qui jouxte l’Ardèche, le studio de la station locale Radio d’Ici a été saccagé à coups de marteau et aspergé avec un extincteur. En guise de signature : deux croix gammées et le sigle 14 / 88 bien connu des milieux néonazis (1).

L’agression a été saluée trois jours plus tard sur le réseau social sécurisé Telegram par NS Action (National Socialist Action) : « NS activists destroy the premises of a left-wing radio station in France » (« Des militants nationaux-socialistes ont détruit les locaux d’une radio française de gauche »). Ce groupe publie régulièrement sur Telegram des vidéos d’agressions violentes contre des personnes d’origine étrangère, LGBTQ et des militants antifascistes en Russie, en Grèce, en Europe du Nord et en France.

À Saint-Julien-Molin-Molette, un des agresseurs s’est fait repérer en pénétrant dans un appartement situé au même étage que les bureaux administratifs de la radio, dans le bâtiment d’une ancienne école qui les abrite ainsi que plusieurs logements. Une fois dans l’appartement, il est entré dans une chambre où il s’est trouvé face à l’habitant des lieux. Il était environ 6h30 du matin. L’intrus a alors pris la fuite. D’après le témoin qui l’a surpris, il avait le crâne rasé et le visage recouvert d’un foulard noir avec une tête de mort.

Abolition de l’esclavage

« Nous n’avons jamais reçu de menace verbale ou physique depuis la création de la station en 1996 », commente Louis Perego, cofondateur de la radio, qui habite lui aussi dans le bâtiment et a été prévenu aussitôt par son voisin. « Peut-être ont-ils fait ça parce que nous avions prévu une programmation spéciale pour commémorer l’abolition de l’esclavage ce jour-là. » Il estime les dégâts matériels à près de 15 000 euros : « Ils ont saccagé deux tables de mixage, des cartes son et des ordinateurs. »

Pour le procureur de la République de Saint-Étienne, David Charmatz, « l’atteinte portée à un média, et donc à la liberté de la presse » s’ajoute à « la nature raciste des tags ». L’enquête a été confiée à la brigade de recherche de la Gendarmerie de Saint-Étienne. Selon un observateur local des milieux néofascistes, « ce genre d’action peut être aussi bien le fait de groupes organisés présents dans les environs ou qui viennent de villes un peu plus éloignées comme Lyon, où ils sont très présents, que de personnes isolées comme des skinheads en rupture sociale ».

L’acte, lui, n’est pas isolé. Il vient s’ajouter à une série impressionnante d’expressions publiques d’antisémitisme et de racisme dans la Loire ces derniers mois. Cinq jours avant le saccage de Radio d’Ici, mardi 5 mai, c’est une dizaine d’inscriptions précisant l’origine d’habitants de Saint-Étienne que ces derniers ont découverts sur la porte de leur domicile, dans le quartier Jacquard, rue Saint-Joseph, ainsi que sur la vitrine du restaurant le Comptoir de Marrakech, rue Paul Bert. La plupart indiquaient « arabe ».

Insultes racistes

Le 15 avril, dans le même quartier, rue Saint-Just, l’Association culturelle turque de Saint-Étienne (ACTS) a été victime d’une agression du même type, avec un degré supplémentaire dans la violence puisque la mort des personnes visées était évoquée, dans un mélange d’anglais et de français : « Die Arabe C-19 ». Des immeubles situés rue Pétrus-Maussier et Saint-Joseph ont également été ciblés. Le président de l’ACTS, Fatih Acikgoz, a porté plainte. Quelques jours plus tôt, son association avait fait un don de masques au CHU de Saint-Étienne.

Lundi 24 février, ce fut au tour de la salle des fêtes de Pélussin, village du massif du Pilat situé à 16 km de Saint-Julien-Molin-Molette, de voir sa façade tachée d’une croix gammée. La veille, dans la matinée, les habitants avaient découvert des inscriptions racistes sur la façade du Carrefour Market : « pas de bougnouls à Pélussin », « marre des bicos ».

Mardi 5 novembre, à Roanne, à l’issue d’un match de basket opposant le club de la ville à celui du Boulazac (Dordogne), un spectateur d’une soixantaine d’années a proféré des insultes racistes en direction des arbitres d’origine maghrébine. Son procès se tiendra le 16 juin.

Menaces de mort contre des élus

Une semaine plus tôt, mardi 29 octobre, toujours à Roanne, des croix gammées et des étoiles de David ont été découvertes par des agents municipaux sur les murs d’une usine désaffectée située impasse Fontval. Le défouloir antisémite semble devenir une forme de coutume locale dans la sous-préfecture de la Loire : de mars à août 2019, des faits identiques se sont reproduits à quatre reprises.

Lundi 18 mars, la tribune d’honneur du stade municipal Henri Malleval a été couverte de croix gammées et de l’inscription « mort aux juifs ». Mercredi 27 mars, ce fut au tour des locaux du club de canoë kayak Matel Sports, avec une dizaine de croix gammées, l’inscription « mort aux juifs » et une autre ciblant la conseillère régionale et ajointe au maire de Roanne Sophie Rotkopf (LR) : « Mort à la juif Sophie Rotkopf » (sic).

Puis le maire, Yves Nicolin (LR), a été visé par un tag sur l’un des vestiaires du stade municipal Malleval : « Yves Nicolin, mort à ton père », à côté duquel s’en trouvait un autre: « mort aux juif » (sic), encadré de deux croix gammées. Le 16 mai, une palissade située sur un axe routier très fréquenté entre Villerest et Roanne a été choisie comme support de plusieurs croix gammées et du tag « Mort aux juifs ». Samedi 31 août, la commune de Fourneaux située à 20 km au sud-est de Roanne, en direction de Lyon, a été le réceptacle de croix gammées, de symboles celtiques et d’un sigle antifasciste barré.

Le bassin lyonnais, bastion néonazi

Les différentes enquêtes n’ont donné lieu à ce jour à l’annonce d’aucun résultat et d’aucune piste. Reste un contexte local qui se singularise, en matière de présence néofasciste, à la fois par sa proximité avec Lyon et par son actualité récente. Le bassin lyonnais, situé à une heure de Saint-Étienne, est en effet un bastion historique des mouvements néonazis et apparentés, comme l’a rappelé le Rapport de la Commission d’enquête parlementaire sur la lutte contre les groupuscules d’extrême-droite en France, publié en juin 2019.

Auditionnée par cette commission, Lucile Rolland, cheffe du Service central du renseignement territorial (SCRT, qui reprend en grande partie les missions des anciens Renseignements Généraux), a déclaré à propos de leur localisation géographique : « On peut pratiquement dire que le berceau, qui est la région lyonnaise, s’étend à la région Auvergne-Rhône-Alpes. » Elle a également précisé, à propos de leur stratégie pour éviter les poursuites judiciaires : « Ils recommandent à leurs membres ou à leurs sympathisants qui participent à des actions violentes de ne jamais se réclamer du groupe. » Le rapport indique par ailleurs que ces mouvements regrouperaient, pour la région lyonnaise, environ quatre-cent personnes.

Concernant la Loire, quelques événements récents sont à souligner. En avril 2018, l’Action Française a ouvert une antenne à Saint-Étienne. Si cette association royaliste inspirée par Charles Maurras prétend se limiter à des travaux « intellectuels » et se tenir éloignée de toute forme de violence, elle n’en est toutefois jamais très loin. À l’occasion de la conférence qui devait lancer la naissance de sa branche stéphanoise, samedi 28 avril 2018, quatorze de ses militants ont été arrêtés et placés en garde à vue.

Royalistes, identitaires et candidate RN

Quatre d’entre eux portaient des poings américains et des matraques télescopiques. Ils ont été mis en examen pour «participation à un attroupement armé». Dix autres, qui portaient des bâtons, ont été relâchés. Que ce soit sur son site ou sur sa page Telegram, l’Action Française publie et promeut des articles aux accents complotistes et antisémites quand ils ne sont pas racistes (sur Telegram, l’Action Française a repris un article qui compare la députée Laetitia Avia à « un bonobo », publié par le site de Jeune Nation, mouvement qui combat « la judéocrature internationale »).

Samedi 29 février 2020, aux confins du Rhône et de la Loire, dans le village de Larajasse, un millier de personnes se sont rassemblées pour dénoncer l’ouverture d’un local de l’association Terra Nostra, à 50 mètres de la mairie. Alors qu’elle dit avoir pour objectif de « défendre et transmettre le mode de vie rural, les traditions françaises et locales », Terra Nostra serait une émanation du mouvement néonazi lyonnais Bastion Social, dissout en 2019. La mairie de Larajasse elle-même précise dans un communiqué : « c’est une association d’extrême droite issue des milieux identitaires de Lyon qui cherche à s’implanter dans la commune ». Si la municipalité a interdit tout rassemblement à l’extérieur de leur local, ce dernier est toujours ouvert.

Enfin, pendant la campagne électorale pour le premier tour des élections municipales à Saint-Étienne, le maire de la ville Gaël Perdriau révéla, lors d’un débat télévisé, la présence de Lydia Da Fonseca sur la liste du Rassemblement National menée par Sophie Robert. Cette Stéphanoise avait été entendue au moment du procès des meurtriers du militant antifasciste Clément Méric, à Paris, pour avoir été présente sur les lieux de l’agression et avoir aussitôt envoyé un texto à plusieurs de ses connaissances stéphanoises : « Il faudrait faire pareil à Saint-É. »

Menace terroriste

En juillet 2019, la Coordination nationale du renseignement et de la lutte contre le terrorisme, placée directement sous l’autorité du président de la République, dévoilait ses grandes orientations dans un document intitulé Stratégie nationale du renseignement, rendu public tous les cinq ans. Il est écrit notamment ceci : « notre histoire a montré que la menace terroriste pouvait également constituer un aboutissement pour des individus et des mouvements extrémistes de tous bords. C’est encore plus vrai dans un monde marqué par des frustrations sociales, la banalisation de la violence et une diffusion facilitée des messages de haine. Au cours de ces dernières années, la France a ainsi démantelé plusieurs réseaux se réclamant de l’ultra-droite et se préparant à passer à l’action terroriste. D’autres mouvements extrémistes peuvent être tentés par l’action clandestine et violente, tout comme certains individus fragiles peuvent basculer, par une forme de contamination psychique, dans des dérives violentes.»

1 – le nombre 14 fait référence aux quatorze mots d’une phrase devenue un slogan du courant suprémaciste américain, qui défend la supériorité de la race blanche, et de divers mouvements d’extrême-droite qui s’en réclament : « We must secure the existence of our people and a future for white children » (« Nous devons préserver l’existence de notre peuple et l’avenir des enfants blancs« ). Phrase prononcée par David Lane, membre du Ku Klux Klan et du groupe terroriste The Order qui assassina l’avocat et journaliste américain juif Alan Berg en 1984. David Lane est mort en prison en 2007. Le nombre 88 renvoie tantôt à la 8e lettre de l’alphabet, le H (pour signifier Heil Hitler), soit à la 8e lettre en partant de la fin, le S (pour SS).