louisxiv-sceaux-f_FotoSketcher

Alors que les élus d’opposition lui réclament en vain la tenue d’un conseil municipal, le maire de Saint-Étienne, Gaël Perdriau (LR), s’enferme dans un pouvoir autoritaire et opaque, typique de gouvernances en temps de crise.

Jeudi 9 avril, huit conseillers municipaux d’opposition emmenés par Pierrick Courbon (PS), ont publié un communiqué  dans lequel ils demandent au maire de Saint-Étienne, Gaël Perdriau (LR), la tenue d’un conseil municipal consacré à la gestion de la crise du coronavirus. Le dernier conseil s’est réuni il y a trois mois, le 20 janvier 2020. Depuis, ces élus se plaignent de n’être ni informés ni consultés quand le maire prend des décisions : « nous avons fait part de notre souhait d’avoir connaissance, en vain, du contenu détaillé et des modalités d’application du Plan communal de protection et de solidarité et d’être associés, là encore en vain, au fonctionnement de la cellule de coordination municipale, dont nous ne connaissons pas la composition, et dont nous ne recevons pas les comptes-rendus, malgré nos demandes réitérées », dénoncent les élus.

En période de confinement, alors que les contacts doivent être réduits au minimum, les maires peuvent convoquer leur conseil municipal. C’est prévu par une ordonnance du 1er avril qui assouplit les modalités de réunion dans le but d’assurer « la continuité du fonctionnement des institutions locales ». Si cette ordonnance attribue des pouvoirs élargis au maire, qui peut désormais prendre des décisions sans l’aval de son conseil municipal, elle lui impose certaines obligations en contrepartie, notamment celle de tenir informées les assemblées délibérantes de toutes les décisions prises. Ce qui n’est visiblement pas le cas à Saint-Étienne. « On est cantonnés à lire la presse ou à surfer sur les réseaux sociaux pour connaître les décisions du maire », déplore Pierrick Courbon.

50% de courriers sans réponse

Depuis le 28 mars, ces élus dépités ont envoyé huit courriers au maire pour obtenir des explications sur certains sujets précis : décès dans les Ehpad, subventions aux associations, tenue des marchés ouverts… « Nous lui avons écrit pour être associés aux travaux de la « cellule de coordination municipale » dont nous ne savons rien, précise Pierrick Courbon. Qui la compose ? Comment et où se réunit-elle ? A-t-elle publié des comptes-rendus ? Nous ne le savons pas. Nous l’avons aussi sollicité pour lui faire des propositions. A ce jour, 50% de nos courriers restent sans réponse. » Et l’élu de préciser : « C’est habituel avec le maire. Nous avons eu tout au long du mandat un taux de réponse voisin de 50 %. »

Or Gaël Perdriau fait partie des quelques maires de région qui, à l’exemple de Robert Ménard à Béziers ou de Christian Estrosi à Nice, ont décidé d’aller beaucoup plus loin que le gouvernement dans les mesures de confinement. Le 9 avril, il a pris plusieurs arrêtés pour interdire les crachats et les jets de masques sur la voie publique ainsi que la pratique du jogging entre 9h et 21h. Ce qui a soulevé certaines critiques. «Quand on allait courir, on croisait rarement quelqu’un », témoigne un Stéphanois dans le Progrès. Régis Juanico, député de la Loire (Génération.s), affirme de son côté : « Cette mesure est contre-productive. Puisque si on n’avait pas de concentration jusqu’à présent à Saint-Étienne, on risque au contraire d’en avoir maintenant sur les plages horaires réduites ».

Des comités non élus

Des médecins doutent également de la pertinence d’une telle décision, à l’image de Jean-Claude Chatard, maître de conférence à la Faculté de médecine de Saint-Étienne, qui rappelle dans le Progrès la nécessité de faire de l’exercice pendant le confinement. Gaël Perdriau n’est par ailleurs pas revenu sur l’interdiction des marchés ouverts dictée par le gouvernement, contrairement à une soixantaine de maires du département, à Roanne, Feurs ou Montbrison, qui ont sollicité une dérogation préfectorale.

Au-delà de la question de leur pertinence, ces décisions symbolisent un mode de gouvernance qui tend à se développer en cette période de crise sanitaire : un pouvoir exécutif aux accents martiaux qui remplace les assemblées élues par des comités créés ex-nihilo à la composition et au fonctionnement opaques. Le maire de Saint-Étienne dit en consulter deux pour prendre ses décisions : une Cellule de coordination municipale et le Comité de pilotage Covid du CHU de Saint-Étienne.

Ni les avis que donnent ces deux assemblées non démocratiquement élues ni leurs motivations ne sont rendues publiques. Le seul document connu à ce jour est un communiqué du Comité de pilotage Covid du CHU publié le 16 avril qui tente de justifier les mesures prises par Gaël Perdriau. Depuis le 9 avril, ce dernier explique en effet pour sa défense qu’il n’a fait que suivre les indications du CHU, comme par exemple lors de cet entretien donné à France 3 Rhône-Alpes ou sur les réseaux sociaux, où il est très présent : « Quand des sommités médicales du @ChuSaintEtienne me donnent des conseils pour préserver la #sante de la population @saint_etienne_@SteMetropole je les écoute et j’agis en conséquence (marchés fermés, footing limité) », écrivait-il le 20 avril sur son compte Twitter.

gael-perdriau_FotoSketcher

« Le problème, ce n’est pas la science, c’est le politique »

D’autres « sommités » médicales locales sont restées, elles, plutôt neutres sur le sujet, à l’exemple du professeur Franck Chauvin, président du Haut Conseil de Santé Publique et Directeur de la prévention et de la santé des populations au CHU de Saint-Étienne, qui a remplacé le désormais célèbre Didier Raoult au Conseil scientifique Covid-19 présidé par Jean-François Delfraissy. Il est revenu le 10 avril dans une vidéo sur l’importance du respect des mesures de confinement et n’a ni mentionné ni légitimé les décisions prises par le maire de Saint-Étienne. Dans une autre publiée le 12 mars sur le site de l’Université Jean Monnet, il insistait plutôt sur la responsabilité individuelle : «Personne d’autre ne pourra faire ce que chacun d’entre nous devra faire».

De fait, comme on a pu le voir depuis plusieurs semaines, les médecins et spécialistes sont souvent en désaccord sur les constats et sur les mesures à prendre. Ce qui est naturel, comme le souligne la philosophe Natalie Depraz dans Libération : « ce savoir est incertain, fait d’ignorance, d’erreurs. Le professeur Delfraissy l’avoue : «Ça dépasse tout ce que j’ai vu jusqu’à maintenant…» De fait, les scientifiques peuvent se tromper. » Elle poursuit : « Le problème, donc, ce n’est pas la science, c’est le politique. Il absolutise la référence à la science en présentant les scientifiques comme les maîtres absolus du savoir, et il leur fait ainsi jouer un jeu dangereux. »

Constat partagé par le spécialiste de droit public Jacques Chevallier, professeur émérite de l’Université Panthéon-Assas : « Un saut qualitatif est franchi dès l’instant où les experts sont invités, non plus seulement à produire des connaissances utiles pour le décideur, mais encore à formuler des propositions visant à orienter le sens des décisions […] On touche ici aux limites intrinsèques du pouvoir d’expertise, qui ne saurait se substituer au pouvoir politique ».

Stress-test démocratique

C’est aussi le sens de l’avertissement lancé par le journaliste de France Culture Frédéric Says dans un de ses billets matinaux très écoutés, le 3 avril, « Les scientifiques au pouvoir » : « C’est frappant depuis le début de cette crise : le discours politique s’appuie sur la science, bien sûr, mais il s’abrite aussi derrière elle. […] Le scientifique éclaire le preneur de décision, il ne peut se substituer à lui. Sinon c’est le règne de la défausse. »

L’économiste Jean Gadrey précise de son côté que « le confinement et le déconfinement sont des questions ayant de multiples dimensions sociales exigeant d’autres savoirs que ceux des spécialistes des épidémies ». Quant au politologue Gaël Brustier, il voit dans la succession de mesures autoritaires prises ces dernières semaines par les pouvoirs politiques au nom de santé une forme de « césarisme sanitaire » qui nous fait subir un « stress-test démocratique » : « Espéré comme total, ce confinement ressemble dans nos rues à un état de siège ».

Un « stress-test démocratique » qui s’est illustré à Saint-Étienne dans la relation de Gaël Perdriau aux médias, avec une charge particulièrement violente qu’il a menée contre le Progrès. Le quotidien local a publié le 12 avril un article dont le contenu avait le défaut majeur de mettre en cause une de ses décisions. Sur sa page Facebook, il reprocha au journal de faire de « l’info poubelle » et le compara… à « du pq ». Dans ce contexte où les pouvoirs exécutifs sont renforcés et les contre-pouvoirs affaiblis, il en est un, prestigieux et influent, qui s’est fait entendre : le Conseil d’État. Dans un arrêté pris le 17 avril, il affirme que les maires « ne peuvent, de leur propre initiative, prendre d’autres mesures destinées à lutter contre la catastrophe sanitaire » que celles décidées par l’État.

Pas de conseil municipal en vue…

Décision qui n’a visiblement guère ému le maire de Saint-Étienne. Lundi 20 avril il a fait envoyer par son « service assemblée » un mail aux élus municipaux qui leur rappelle l’étendue des pouvoirs exceptionnels accordés aux maires par l’ordonnance du 1er avril, ainsi que l’obligation de les informer à laquelle il est tenue. Pour la remplir, il les informe de « la mise en place d’une page accessible en ligne sur le site internet de la Ville »… Page sur laquelle on n’apprend rien de plus que ce que le maire distille aux médias, et notamment pas la composition et le fonctionnement des deux conseils parallèles qui lui inspirent sa politique. Quant à la tenue d’un prochain conseil municipal, il n’en est toujours pas question.

mail Perdriau élus opposition_FotoSketcher

Ironie de la situation, ce même 20 avril, trente-cinq députés ont écrit au président du Palais Bourbon, Richard Ferrand, pour lui demander « de rétablir dès à présent un fonctionnement sinon parfaitement normal, du moins le moins dégradé possible de l’Assemblée nationale », jugeant que « l’hémicycle doit être accessible à tout député désireux d’intervenir, de soutenir ses amendements et de voter en son âme et conscience ». Députés qui sont tous membres du parti Les Républicains, dont l’un des vice-présidents n’est autre que Gaël Perdriau.