Entretien avec Stéphane Cadiou, maître de conférences en science politique à l’Université Jean Monnet de Saint-Étienne

Dans ces élections municipales, plusieurs listes insistent sur leurs candidats « citoyens », en les opposant soit aux élus soit aux membres de partis politiques. En science politique, comment définiriez-vous la notion de « citoyen » ?

Il y a une définition juridique du citoyen qui se fonde sur le droit de vote, c’est à dire en France sur la nationalité. Mais dans ces situations de campagnes électorales, il s’agit d’usages politiques de la définition du citoyen. Il faut donc distinguer entre la définition juridique du terme et l’utilisation politique qui en est faite. Cette utilisation sert à qualifier ou à disqualifier certains candidats selon qu’il appartiennent ou non à la catégorie « citoyens ». Cette tendance était déjà apparue dans les années 1990. On utilisait alors la notion de « société civile ». Le premier enseignement que l’on pourrait tirer de son usage croissant dans la vie politique c’est qu’il en dit long sur la disqualification des partis politiques.

Quel est le but recherché par cette distinction ?

C’est une façon de distinguer des personnes qui appartiendraient à une sphère politique et des citoyens qui en seraient tenus à distance. Elle appelle toutefois quelques remarques. D’une part, il faut bien préciser que jusqu’à preuve du contraire, les élus sont aussi des citoyens. D’autre part, il faut bien constater que ce clivage est très simplificateur. En effet, les élus sont loin de former un ensemble homogène. Il n’y a pas grand-chose de commun entre le maire d’une très grande ville qui a des indemnités de plusieurs milliers d’euros lui permettant de vivre très confortablement et le maire d’une petite commune qui en touche à peine mille. Et entre les deux il y a des situations très contrastées. « Les élus », en tant que tel, ça n’existe pas. Les différences existent d’ailleurs aussi au sein d’une même commune : dans une grande ville, le maire et un conseiller municipal ordinaire n’ont ni le même niveau de rémunération ni le même degré de connaissance des dossiers.

À Saint-Étienne, parmi les listes qui se disent « citoyennes », une est menée par un élu local membre du PS et une autre par une militante de la France insoumise. N’est-il pas étonnant de les voir mettre en avant une notion qui vise à délégitimer les partis et les élus ?

Pour la France Insoumise, c’est plus aisément compréhensible car le logiciel de ce parti s’est construit sur un clivage vertical du même type que celui qui oppose les candidats « citoyens » et les candidats « professionnels » : tout le discours de Jean-Luc Mélenchon autour du populisme vise à opposer les élites au peuple.

Jean-Luc Mélenchon qui fait lui-même partie de l’élite politique…

Oui, tout à fait. Les responsables politiques ont une forte capacité à s’adapter aux critiques. Comme on leur reproche d’être des professionnels de la politique, ils rétorquent en se muant en candidats qui « co-construisent » leur programme avec des « citoyens » ordinaires. Ils absorbent les critiques qui leur sont adressées pour en limiter la portée.

Cela ne contribue-t-il pas à rendre un peu plus flous les discours et les actes politiques ?

Cela contribue certainement à écorner un peu plus la crédibilité des hommes politiques, et cela peut aussi écorner la crédibilité de ceux qui prétendent travailler avec des citoyens. Il faut dire que cette mode qui consiste à mettre en avant le caractère « citoyen » à tout prix est renforcée par la médiatisation qui en est faite. Les journalistes ont une fascination pour la nouveauté. Ils traquent certains détails comme s’ils étaient annonciateurs de tendances émergentes, oubliant que bien souvent ces détails sont à inscrire dans des dynamiques plus longues. Il ne s’agit pas ici d’une mode qui serait apparue en 2020 mais d’un cycle qui a commencé il y a une vingtaine d’années, au début des années 2000. Il y a eu alors un début de prise de distance à l’égard des partis politiques qui n’a cessé de progresser à chaque élection municipale. Progressivement, le nom et le logo des partis politiques ont été gommés. Et ce cycle pourrait très bien, une fois arrivé à son terme, être suivi d’un autre cycle qui valorisera les partis politiques, comme ils l’étaient dans les années 1970.

L’élection d’Emmanuel Macron en 2017 a-t-elle contribué à renforcer la défiance envers les partis politiques traditionnels ?

Oui. Outre le temps long qui voit les partis décrédibilisés depuis plusieurs années, il faut compter avec l’effet de résonance de l’élection présidentielle de 2017. La République en Marche a joué sur la confusion des étiquettes et a profondément déstabilisé l’échiquier politique. L’élection d’Emmanuel Macron a fait se déliter un certain nombre d’appareils et a offert à de nombreuses personnes l’opportunité de se présenter aux élections. Ces candidats qui se présentent comme étant issus de la société civile ont toutefois bien souvent déjà eu un engagement. Pas nécessairement dans un parti politique mais dans un syndicat ou dans une association. Ce ne sont pas tous des citoyens ordinaires. Ils ont très souvent ce que l’on appelle en science politique une « compétence politique », c’est à dire une capacité à émettre des avis argumentés sur la chose politique. Il faut être très prudent avec les usages politiques qui sont faits de ces labels : « citoyen » et « issu de la société civile ».

A-t-il été démontré que les professionnels de la politique seraient moins compétents que des citoyens ordinaires pour gérer les affaires publiques et qu’il serait légitime à ce titre de les « dégager » ?

Il n’y a pas de réponse à cette question. Elle est consubstantielle à la démocratie. Au début du 20e siècle, Max Weber expliquait dans Le savant et le politique que l’on avait deux options. La première consiste à accepter que la politique n’est pas une activité rémunérée, et à s’exposer alors à favoriser ceux qui ont de l’argent et qui peuvent prendre du temps pour en faire. Ce constat, on le fait toujours aujourd’hui : il faut avoir du temps pour faire de la politique, d’où une sur-représentation de certaines catégories sociales comme les retraités. La seconde option consiste à accepter le principe de la rémunération des élus pour essayer de rendre accessible cette fonction au plus grand nombre. C’était l’une des grandes préoccupations de l’époque. Aujourd’hui, les termes du débat ont changé, dans le sens où l’on chercherait plutôt à encadrer ces rémunérations.

Quelles peuvent être les limites à la non professionnalisation des élus ?

On les trouve par exemple dans les relations avec les services techniques des municipalités : sport, urbanisme, voirie, culture, etc. Quand un élu n’est pas un professionnel de la politique, c’est à dire qu’il continue à avoir une activité privée à côté de son mandat, il va souvent lui être reproché par les chefs de service de ne pas être assez disponible pour faire des arbitrages et pour s’impliquer dans ses dossiers. De plus, cela crée les conditions pour que l’administration ait plus d’emprise sur des décisions qui devraient relever du politique. Mais le même type de dérive peut exister dans l’autre sens : quand un élu abandonne son activité privée, il est souvent obligé, pour sécuriser son parcours politique, de cumuler son mandat communal avec un autre mandat local. Et ça peut le rendre là aussi moins disponible pour les services techniques parce qu’il devient très occupé par ses activités politiques. Je ne sais quelle situation est préférable à l’autre.

Tous les citoyens sont-ils en capacité de cumuler activité professionnelle et mandat électoral ?

Non, au contraire, peu d’activités permettent de cumuler un métier et un mandat. En gros, celles qui le permettent sont plutôt les activités de cadres, qui peuvent gérer leur temps. Un ouvrier qui travaille dans une entreprise peut difficilement modifier son emploi du temps comme il le souhaiterait. Avoir des élus qui continuent à exercer une activité professionnelle, c’est donc s’exposer au risque d’avoir des représentants politiques qui viennent de milieux socio-professionnels assez limités. Par ailleurs, contrairement à ce que l’on peut entendre parfois, ce n’est pas parce que vous avez une activité professionnelle que vous êtes forcément connecté à la société. Je ne sais pas trop d’ailleurs ce que signifie cette expression « être connecté à la société ». Enfin, le fait de se revendiquer citoyen ne protège pas d’une forme de notabilisation. Cette opposition a vraiment quelque chose d’artificiel : il y aurait d’un côté, les candidats illégitimes qui auraient cédé aux sirènes de la professionnalisation et d’un autre côté, les candidats qui auraient par définition une vertu, celle d’être citoyen. En jouant sur cette opposition très artificielle entre les citoyens et les élus on peut créer des illusions de nature à générer beaucoup de désenchantement. Il serait plus pertinent, me semble-t-il, de chercher à donner aux citoyens les moyens de mieux contrôler les élus. Pour faire en sorte que l’action politique ne soit pas contrôlée qu’une fois tous les six ans et pour associer le plus grand nombre, si ce n’est aux décisions du moins au suivi de l’action des élus.

La question de la démocratie participative est pourtant elle aussi mise en avant par de nombreux candidats.

Oui, dans la campagne électorale actuelle pour les municipales, nous assistons à deux types de surenchères : l’une a trait à l’écologie, l’autre à la démocratie participative. Chacun y va de son slogan et de sa recette pour être plus participatif que l’autre. Tous les candidats vous expliquent par exemple que leur programme a été « co-construit », avec des « ateliers citoyens », etc. Tout se passe comme si le fait de ne pas afficher la « co-construction » de votre programme vous rendait illégitime. Il y a une inflation de termes et de promesses autour de la participation. Et d’un autre côté, les travaux scientifiques montrent qu’il n’y a aucune certitude quant à la capacité des citoyens à impulser l’action publique. Par ailleurs, toutes les communes qui ont mis en œuvre des processus pour impliquer les habitants constatent qu’il est très dur de les installer sur la durée. Il y a une forme d’illusion chez les élus, pendant les campagnes électorales, autour de la demande de participation. Est-on vraiment certain que les habitants sont intéressés par la participation ? Il y a une croyance, à la base de tous ces discours, qu’il y aurait une attente, une demande de participation. Malheureusement, bien souvent, on est bien obligé de déchanter et de constater que les citoyens ne se mobilisent pas. Cette demande de participation paraît en partie construite. Le véritable défi c’est de trouver les moyens de contrôler les élus de façon régulière et efficace, en installant des contre-pouvoirs. On pourrait aussi poser la question de la séparation des pouvoirs, qui est un fondement de notre république, et qui n’existe pas dans le fonctionnement des communes : les membres du pouvoir exécutif que sont le maire et ses adjoints font aussi partie du pouvoir législatif qui vote les décisions. Ce n’est pas la séparation mais la concentration des pouvoirs. Il y a là une forme de déséquilibre et de dysfonctionnement qu’il serait bon d’interroger.

Propos recueillis par Luc Chatel