Jo Spiegel, cofondateur du mouvement Place Publique, sera vendredi 21 février à 19h à l’auditorium de la Cité du Design de Saint-Étienne pour soutenir la liste menée par Pierrick Courbon (PS). Ancien professeur de sport et champion d’Alsace du 800 mètres, Jo Spiegel est maire de Kingersheim (Haut-Rhin) depuis 1989. En 2014, il a refusé la Légion d’honneur pour dénoncer « une démocratie en panne ». En 2015, il a publiquement rendu sa carte du PS, pour dénoncer un parti devenu « une officine de conquête du pouvoir ».

Jo Spiegel a fait de sa ville de 13 000 habitants un laboratoire réputé de démocratie participative. Entre autres initiatives, il soumet tous les projets à la concertation des habitants, il a instauré le tirage au sort et délocalisé le conseil municipal dans une Maison de la citoyenneté. Il insiste sur la nécessité de former les habitants à la démocratie locale, qui ne se décrète pas selon lui par des mesures ou des formules magiques. À Kingersheim, il a supprimé les réunions/conseils de quartier, qui enferment selon lui les élus et les habitants dans « une relation de fournisseur à client » et qui restent pourtant un des axes de réflexion des candidats en matière de démocratie locale, comme on peut le voir à Saint-Étienne notamment.

En 2017, Jo Spiegel a publié un livre d’entretiens que nous avons réalisés avec lui, Et si on prenait – enfin ! – les électeurs au sérieux, dans lequel il raconte son parcours atypique et explique en détail les mécanismes de démocratie locale qu’il a instaurés à Kingersheim. Il fait également, au fil des pages, son autocritique, analysant notamment le goût excessif du pouvoir qu’il a pu avoir ainsi que ses principaux échecs : le taux d’abstention et le score de l’extrême-droite qu’il n’a pas su faire baisser. Voici quelques extraits de ce livre :

Les partis politiques

« Les partis politiques sont essentiellement devenus des machines à conserver ou à conquérir le pouvoir. (…) En 2015, j’ai quitté le PS comme j’aurais quitté tout autre parti. Le mouvement essentiel de transition ne se fera pas à ce niveau. Les partis politiques sont aujourd’hui trop souvent des freins aux innovations, en particulier démocratiques, et au ré-enchantement de la politique. »

« Les électeurs attendent l’alternative, ils ne récoltent que l’alternance. Les changements sont essentiellement sémantiques. D’où le désenchantement, le rejet et la défiance à l’égard de ceux qui ont des responsabilités ! Comment peut-il en être autrement quand, pour gagner les élections, on applique les mêmes ingrédients que pour le marketing commercial : La séduction, d’une part, alors qu’il serait urgent de parler vrai. Mais les électeurs sont-ils en capacité, dans un pays passé maître dans l’addition des corporatismes, d’entendre la vérité ? La caricature, d’autre part, alors que notre société est marquée par la complexité. Mais se donne-t-on le temps et les moyens d’aller au fond des sujets ? La posture, enfin, qui fait que l’on s’oppose quand on est dans l’opposition, et que l’on est persuadé d’avoir toujours raison quand on est dans la majorité. Quel spectacle indigne que le débat politique dans notre pays ! »

« Mon adhésion au Parti socialiste s’était faite par conviction. Elle s’est effritée au fur et à mesure que mon parti s’est contenté de gérer, grosso modo, le statu quo. Malgré des avancées aujourd’hui reconnues, et que la droite a combattues d’une manière très dure. Mais pour le quotidien des gens, et en particulier les plus modestes, ça n’a pas changé grand-chose. Les plus démunis sont restés pauvres et les plus aisés ont continué à s’enrichir. »

Le pouvoir

« Les politiques, du baron territorial aux apprentis ministres, ont beaucoup contribué au discrédit provoqué par le sentiment qu’ils donnent de la politique, perçue comme une vaste cour de récréation et un grand concours d’egos. J’ai vécu le vertige du pouvoir en gagnant successivement toutes les élections : régionales, cantonales, municipales. Je me sentais entraîné dans une logique de carrière. Mais cette ambition personnelle était associée à un projet collectif, dans une vision d’ensemble et dans une volonté de transformation sociale. Et je n’ai jamais oublié que j’ai été élevé dans une famille où le respect constituait la valeur des valeurs. Je me souviens de cette soirée électorale des cantonales de 1988, où j’avais battu le député et conseiller général RPR Antoine Gissinger. Dans mon discours, j’ai insisté sur l’immense travail qu’il avait réalisé dans le canton. Je lui ai rendu hommage. Vraiment. Je n’ai par ailleurs jamais caché mon émotion dans mes expressions publiques. Être plus un homme qu’un notable, c’est aussi partager ce que l’on ressent, l’empathie qui nous porte et tout ce que l’on peut dire de plus vrai, qui nous vient du coeur. »

« L’acceptation de ma fragilité, c’est-à-dire la rencontre en moi de ce qu’il y a de plus humain, de plus humble, m’a fait prendre conscience, progressivement, que là où je croyais être fort, dans la conquête et l’exercice du pouvoir, en réalité j’étais faible. Et que là où je me sentais humble, dans le partage du pouvoir et la recherche d’une renaissance démocratique, j’étais en réalité plus fort, plus vrai. Je me suis retrouvé orphelin de certitudes et d’assurances, et riche de doutes et de convictions. Dans le courage d’être plutôt que dans le confort de l’appartenance ou de la reconnaissance. La concrétisation symbolique de ce cheminement s’est réalisée en 2015 lorsque j’ai quitté le PS, auquel j’avais adhéré en 1977, et dans la décision, en 2014, de ne pas accepter la Légion d’honneur. »

« Pour séduire l’électeur, on lui fait des promesses qu’on ne peut tenir. Cette culture des promesses non tenues est à la source du désenchantement grandissant vis-à-vis de la politique. Cela vire à la caricature. En particulier pour ceux qui font du simplisme leur argument de vente. Et il y a ce qui est devenu détestable dans la vie politique, la posture. Je la dénonce depuis bien longtemps. J’en parle d’autant mieux que je l’ai pratiquée, durant mes premiers mandats. Le fait, par exemple, quand on est dans l’opposition, de critiquer systématiquement ce qui est proposé par la majorité. C’est une démarche qui est le contraire de la recherche de la vérité. La conséquence, c’est que les Français pensent que les élus n’ont qu’un souci, celui de conquérir le pouvoir et de le conserver. Tout cela fait que la politique, surtout aux niveaux national et supranational, est considérée comme un monde hors-sol, comme une caste à part, qui se rassemble dans l’entre-soi du pouvoir et se chamaille pour le conquérir. »

Les réunions de quartier

« Je considère aujourd’hui que ce type de réunions ne contribue pas à l’élévation du débat public. Elles enferment au contraire les habitants dans des rôles d’assistés civiques et l’élu dans un rôle de magicien. Les questions les plus nombreuses posées par les habitants lors de ces réunions concernaient le périmètre immédiat de leur habitat, les crottes de chien et les ralentisseurs. Cette relation de fournisseur à client, de maire-producteur à habitant-consommateur, ne fait que renforcer la défiance des représentés envers les représentants. C’est une relation infantilisante, irrespectueuse des habitants, indigne d’une démocratie adulte, a-responsable de la part des politiques dont le rôle premier est de permettre à chacun de révéler sa vocation citoyenne. Celle qui interroge le « nous » autant que le « je », le général autant que le particulier, l’avenir autant que le présent. De cette prise de conscience m’est apparue la nécessité de sortir du face-à-face stérile et du rapport condescendant entre élus et habitants, pour envisager des pratiques démocratiques de plain-pied, dans une ville gérée en coresponsabilité. J’ai donc renoncé à ces réunions, qui drainaient pourtant beaucoup de monde. Mais elles passaient à côté de la question centrale qui s’offre à tout citoyen : qu’en est-il de ma responsabilité dans l’espace public ? En quoi suis-je coresponsable du bien commun ? Curieux paradoxe que ces réunions de quartier où les grands sujets n’étaient pas évoqués, comme s’ils étaient naturellement et de droit divin réservés aux élus. De ce type de réunion, je retiens que la paresse démocratique et la paresse citoyenne se nourrissent l’une l’autre. Paresses qui sont à classer parmi les causes de notre crise démocratique. »

« J’ai remplacé les réunions de quartier par une autre démarche, le diagnostic en marchant. Cela consiste à inviter les habitants à se réunir, dans leur quartier, autour du maire et des adjoints, et à cheminer ensemble pour parler des problèmes qui se posent. Ce qui est important ici, c’est d’être physiquement présent, avec les habitants, là où leurs problèmes se posent. Ainsi, on refuse la passivité, on est dans une démarche de plain-pied. Ensuite, on analyse les problèmes ensemble, et on cherche les solutions, ensemble. »

Luc Chatel

Et si on prenait – enfin ! – les électeurs au sérieux, Jo Spiegel, Temps Présent, 140 p., 14 €