Parade, Fernand Léger, 1953 (@Flickr/Joaquín Martínez)

Il y a comme un air de Tontons Flingueurs à gauche dans la campagne municipale stéphanoise : pas moins de cinq listes se présentent, éparpillées « façon puzzle ». Et près d’un mois avant le scrutin, ni les candidats ni les programmes ne sont vraiment connus. Seulement les têtes de liste. Et encore…

La première liste de gauche à s’être lancée dans la course des élections municipales, baptisée Saint-Étienne Demain, rassemble le PS, le PCF et Génération-s. Elle est conduite par le socialiste Pierrick Courbon, conseiller départemental et municipal d’opposition, ancien attaché parlementaire du député de la Loire Régis Juanico (PS puis Génération-s) qui participe activement à la campagne de son protégé. Son principal atout, pour l’instant, est d’avoir une proposition audacieuse et médiatique, la gratuité des transports publics (lire l’article « Demain, on roule gratis ! »).

Ses handicaps, en revanche, sont nombreux : il est le candidat d’un parti repoussoir, le PS, qui n’a pas dépassé les 6 % lors des deux dernières élections (présidentielle et européennes) ; il est quasiment inconnu ; et il n’a réussi ni à fédérer les forces de gauche ni à créer une dynamique « citoyenne » annoncée pourtant comme l’un des éléments clés de sa campagne (les réunions de Saint-Étienne Demain rassemblent peu de personnes, la plupart âgées de plus de cinquante ans et peu représentatives de la grande diversité culturelle et sociale de la ville). Autre handicap de poids : deux personnalités politiques locales, anciennes responsables de Génération-s, Nadia Semache (conseillère municipale et départementale) et Narjesse Forestier, ont rallié la majorité du maire LR Gaël Perdriau, la première en 2019 (elle y a d’ailleurs gagné une belle promotion : elle se retrouve aujourd’hui en 6e position sur la liste de ce dernier) et la seconde début 2020 (au prix de quelques contorsions : elle s’oppose aujourd’hui activement à la proposition-phare de Pierrick Courbon, la gratuité des transports, qu’elle défendait jusque-là tout aussi activement…).

Les écologistes s’émancipent

Europe Écologie Les Verts, de son côté, s’était associé à Saint-Étienne Demain pendant quelques semaines puis a choisi de faire cavalier seul après le bon score obtenu par le parti aux élections européennes. Sa tête de liste, Olivier Longeon, est géographe-urbaniste, conseiller municipal et métropolitain d’opposition. C’est une stratégie promue par la direction nationale d’EELV qu’il a choisi d’appliquer, comme d’autres candidats aux municipales (à Paris, Lyon, Bordeaux…), celle d’une double émancipation.

Idéologique, d’une part, en rompant avec l’appartenance exclusive au camp de la gauche. C’est ainsi qu’Olivier Longeon a accueilli parmi ses soutiens récents Magalie Viallon, ancienne référente locale du parti présidentiel La République En Marche, après que ce dernier lui a préféré l’ancien footballeur Patrick Revelli comme tête de liste pour les municipales. EELV pense ainsi puiser dans un réservoir de voix plus vaste, qui va jusqu’au centre droit. Émancipation tactique également, en allant au premier tour sans s’allier à d’autres partis, afin de tenter de rentabiliser au maximum la tendance favorable à l’écologie politique qui semble se dégager depuis plusieurs mois.

Cette stratégie des écologistes, qui ne fait pas l’unanimité au sein d’EELV, s’inspire en partie des Grünnen allemands qui gouvernent depuis vingt ans et se sont alliés aussi bien à la gauche sociale-libérale qu’à la droite. Elle relève, à l’échelle française, et encore plus à l’échelle locale, d’un pari à haut risque. Jusqu’à présent, quand elle a été appliquée, elle n’a pas montré de résultats probants : le départ de Nicolas Hulot du gouvernement Philippe a souligné les limites du pragmatisme de type « en même temps de gauche et de droite » en matière d’écologie, et la seule grande collectivité locale dirigée par un élu EELV est la ville de Grenoble, où l’alliance s’est faite avec La France Insoumise.

Le parti de Jean-Luc Mélenchon s’est engagé lui aussi, comme la liste de Pierrick Courbon, dans une démarche « citoyenne », aux côtés du NPA et de gilets jaunes, avec une liste intitulée Sainté la citoyenne. Elle n’a pour l’instant aucun candidat au fauteuil de maire – par choix : ses fondateurs dénoncent la personnalisation excessive de l’élection municipale – et annoncera sa liste le 20 février. Ses principaux porte-paroles sont Philippe Bariol (Sainté debout, émanation locale du mouvement Nuit Debout), Andrée Taurinya (La France insoumise) et Fabrice Devésa (gilet jaune).

Ses premières propositions concernent surtout la démocratie locale et le profil des élus : les candidats de Sainté La Citoyenne devront justifier d’une activité professionnelle non liée à un engagement politique de long terme, s’engager pour un non cumul strict avec aucun autre mandat et pour un plafonnement du cumul des indemnités à trois ou quatre fois le salaire de l’agent municipal le moins bien payé. La liste propose également la création d’une commission d’éthique et de déontologie et la création d’une université citoyenne du débat public.

Beurrer les sandwichs

Une quatrième liste s’est déclarée début décembre 2019, celle de Lutte Ouvrière. Ce sera l’une des deux seules listes du parti trotskyste pour les élections municipales dans la Loire, avec Saint-Chamond. Son candidat est Romain Brossard, enseignant au lycée Fauriel. Il s’était déjà présenté comme tête de liste aux élections municipales de 2014. Lutte Ouvrière n’a habituellement pas de propositions particulières pour les élections locales : ces dernières sont pour ce parti une occasion de faire entendre sa vision de la société et son projet global principalement axé sur des analyses internationales. Dernière liste enfin, qui s’est déclarée en janvier 2020, celle du Parti radical de gauche. Après avoir rejoint Saint-Étienne Demain, le PRG s’est allié à la liste LREM menée par Patrick Revelli avant de décider de présenter sa propre liste, menée par Zahra Bencharif, par ailleurs suppléante du député LREM Jean-Michel Mis.

Cette multiplicité des listes à gauche, dont aucune ne semble vraiment s’imposer pour l’instant et dont les projets, bien que toujours un peu flous, paraissent compatibles, pour les trois premières au moins (« on pourrait travailler sur certains sujets avec le PS ou EELV », déclaraient Andrée Taurinya et Philippe Bariol dans le Progrès du 30 janvier 2020), pourrait bien amener à n’en qualifier aucune pour le second tour. Le maire LR sortant, Gaël Perdriau, très présent dans les médias et fort de solides alliances, semble bien parti pour se qualifier pour le second tour. Il pourrait ainsi se retrouver face au candidat LREM Patrick Revelli ou à la candidate FN Sophie Robert. Les candidats de gauche seraient alors relégués au rôle d’observateur. Ou, pour le dire à la façon de Bernard Blier dans les Tontons Flingueurs, à celui de « beurrer les sandwichs ».

Luc Chatel